Chronique PRESS ST[ART] n°1
Article paru dans le n°1 de Gaming (novembre 2003)
  Si le jeu vidéo était un être humain...

C'est un gars sympa, populaire, la quarantaine. Il est né d'un père américain (Atari) et d'une mère japonaise (Nintendo). Beaucoup de gens se sont sentis écoutés en discutant avec lui pour la première fois. Oh, ce n’est pas un gars facile à comprendre. Ceux qui le connaissent bien apprécient ses qualités et son originalité ; les autres sont intimidés par son apparente aridité émotionnelle, ses gestes souvent rustres, frénétiques, un peu effrayants, son côté mauvais garçon, ses fréquentations louches (animation japonaise, BD, jeu de rôle…).

C'est un gars pétri de contradictions. Blagueur (Monkey Island, Earthworm Jim, Conker's Bad Fur Day), attaché à ses deux terres nourricières (Far East of Eden, GTA), contemplatif (Zelda, Shenmue), conteur de talent (Final Fantasy 6), il adore faire peur, à la faveur d'outils diversement sophistiqués (Resident Evil, Silent Hill, Alien vs Predator). Par-dessus tout, avec sa superbe voiture décapotable, infailliblement conçue et fabriquée (F-Zero, Sin and Punishment, Frequency), il excelle à procurer à ses amis d'extatiques poussées d'adrénaline.

Oh bien sûr, il est puéril, inconséquent, très bagarreur, vénal, ambivalent. Mais la griserie, la fièvre, l'excitation qu'on ressent en sa compagnie sont sans égales. Et étonnamment, il ne manque pas de fond. Avec l’âge, il a développé une conscience morale, politique et sociale (Deus Ex, Star Wars : Knights of the old republic). Il a réfléchi sur lui-même (Metal Gear Solid 2) et s'est auto-parodié (Conker, Rayman 3). Il lui est même arrivé de discuter d'environnement, de spiritualité (Final Fantasy 7), de religion (Xenosaga). Peu de gens ont prêté attention à ses velléités intello, un peu noyées dans son flot ininterrompu de paroles. Ca l'a un peu découragé. Néanmoins, notre homme est un têtu. Bien qu'il soit souvent méprisé, incompris, voire violemment attaqué, il continue de croire en son potentiel (Half-Life 2, Fable, Unity, Deus Ex 2, BC, Project BG&E).

Et il a raison : il est plutôt doué. Infographie, animation, architecture, musique, conception d'interfaces, programmation, intelligence artificielle, écriture de scénarii… Partout il s'est illustré. Il a même réussi, assez fréquemment, à interconnecter ces différentes techniques pour construire des œuvres complètement uniques et sublimement cohérentes (Zelda : Majora's Mask, Halo, Metroid Prime). Malgré son succès en tant que business-man et créateur, il demeure complexé par la réussite de ses aînés (cinéma, littérature), reconnus et expérimentés, et il ne cesse de prendre exemple sur eux. Sa personnalité en a parfois souffert.

Ce gars-là, tous les lecteurs et lectrices de Gaming l’apprécient. C'est le jeu vidéo. Tenons-nous là le dixième art ? Probablement. S'agit-il d'un objet esthétique digne d'être analysé ? Indéniablement. PRESS ST[ART] tentera, chaque mois, de montrer que le jeu vidéo est certes d'abord un moyen de faire mumuse, mais aussi, sporadiquement, une nouvelle manière d’infuser des émotions, des idées et des impressions de beauté dans les esprits de millions de personnes.