Chroniques musicales
Articles parus en 00 et 01 dans le fanzine Noise, consacré au metal
  Dream Theater - Scenes from a memory

Avec cet album attendu comme le loup blanc, Dream Theater s'est superbement réconcilié avec ses fans. Suite de l'inextricable Metropolis Part 1 d'Images and words, Scenes from a memory est un concept-album d'une admirable cohérence, dont toutes les composantes -musique, effets sonores, paroles, pochette- se répondent, s'éclairent et se renforcent mutuellement.

Histoire complexe de réincarnation, de trahison fraternelle et de crime passionnel, Scenes from a memory reprend des mélodies, des textures et des lyrics de Metropolis Part 1, et donne une signification concrète aux paroles vagues et abstraites du morceau de 1992. Le remplacement du claviériste Derek Sherinian par Jordan Rudess permet le retour des prouesses instrumentales -la fin de Fatal Tragedy est d'une violence, d'une rapidité et d'une intensité mélodiques à donner le frisson. Il marque aussi l'arrivée d'une forte influence classique, particulièrement flagrante dans les arrangements du grandiose Finally Free, qui conclut puissamment l'album avec son alternance de passages lumineux et de riffs macabres. Stimulé par l'insolent talent de Jordan Rudess, John Petrucci revient -sur The dance of eternity notamment- au style saccadé, tendu et tortueux de Metropolis Part 1, maintes fois copié par les groupes de prog. John Myung est toujours aussi élégant et surprenant. Mike Portnoy n'a rien perdu de sa fureur et de sa précision (avec ses innombrables variations rythmiques sur un même riff, la fin de Finally Free est saisissante). Et James La Brie chante mieux que jamais, délivrant une émotion extraordinaire en en faisant souvent très peu (Through my words).

Album-somme et plus encore, Scenes from a memory réunit tout ce qui fait la personnalité d'un groupe aujourd'hui au faîte de sa carrière. Capable de la simplicité la plus confondante -piano, guitare sèche, voix pleine de retenue et de délicatesse-, comme de la plus ahurissante virtuosité -murs de guitares monolithiques, chant épique, ruptures de rythme et de ton incessantes, constructions audacieuses-, Dream Theater signe un album captivant, foisonnant, où se télescopent magistralement toutes ses influences -au premier rang desquelles le jazz. Est-ce le meilleur opus du groupe ? Peut-être, mais une chose est sûre : Scenes from a memory redonne une confiance d'acier en Dream Theater.


Radiohead - Kid A

Après trois ans d'absence, dont deux passés en studio, Radiohead revient enfin avec ce Kid A maintes fois repoussé. A la manière du U2 d'Achtung Baby puis Zooropa, Radiohead n'a ici pas hésité à rompre avec son image rock. Les guitares se font désormais très discrètes, au profit d'ambiances plus feutrées, plus électroniques qui rappellent immanquablement le trip-hop et le jazz. L'élégant et hardi dépouillement du disque se distingue nettement des morceaux intimidants, broussailleux de OK Computer. Des mélodies douces-amères de Morning Bell, Motion picture soundtrack et Kid A, au souffle imparable de How to disappear completely -où s'étirent de puissantes harmonies de violons-, l'émotion décharnée de Kid A n'en est que plus juste et pénétrante. Less is more.


Thyrfing - Urkraft


Avec leur dernier opus, les hollandais de Thyrfing parviennent à surnager au milieu d'une scène black métal pourtant fort encombrée. Riffs sinueux, constructions complexes, guitare sèche et voix claire occasionnelles : Urkraft est un album racé qui contourne habilement tous les clichés du genre. La forte influence médiévale qui domine l'ensemble est originale, et relève d'une démarche salutaire : comme l'avait bien compris un Borknagar, ce n'est qu'en se montrant perméable à d'autres musiques que le black -et le heavy métal en général- continuera d'avancer.


Andromeda - Extension of the wish

Quand, en 1992, Dream Theater sort son séminal Images and Words, il ne se doute pas que son morceau Métropolis va devenir la matrice et le mètre-étalon d'un genre nouveau, le métal progressif. En près de dix minutes révolutionnaires, fulgurantes, intenses et d'une densité restée inégalée, le groupe établit toutes les caractéristiques d'une forme de musique à la sophistication insensée : breaks incessants, mélodies épiques, virtuosité et inventivité instrumentale, liberté d'inspiration -avec un net penchant pour le jazz. Images and words a aujourd'hui dix ans, et son empreinte sur la scène métal est incontestable : des dizaines de groupes l'ont pris pour référence et s'en s'ont réclamé. La plupart d'entre eux se sont révélés être des ersatz risibles du combo new-yorkais. Mais d'autres ont su transcender leur modèle et imposer un style authentiquement personnel (Angra, Vanden Plas, Symphony X, Ark...). Andromeda est de ceux-là.

Le premier album de ce groupe suédois mené par le guitariste Johan Reinholdz, compositeur de la quasi-totalité des morceaux, associe l'essentiel des qualités d'Images and Words. Extension of the wish est tour à tour effroyablement technique, atmosphérique et expérimental -les sons étranges, les tonalités jazzy et les délires de construction rappellent parfois Frank Zappa. Plus important, les longs riffs alambiqués et sinueux de Reinholdz construisent des mélodies qui impriment durablement la mémoire. Pour autant, la grande hétérogénéité du tout, et une certaine tendance à tomber sporadiquement dans les travers du genre -soli complaisants, froids et ridicules...- ne font pas d'Extension of the wish un classique. Andromeda s'impose toutefois instantanément comme un groupe à suivre avec attention.